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La pensée fabuleuse des lignes, couleurs et lumière de Carlos Laos Braché

Date /2018/5/12 ~ 2018/6/10
Reception /2018/5/12 PM3:00
Artist /Carlos Laos Braché

Si vous souhaitez avoir un aperçu des fantaisies oniriques dans la peinture de Carlos Laos Braché, lisez d’abord ces mots de quasi-poésie moderne qu’il leur a donnés en titre :

Nomenclature structure du ciel ; Première répétition du vent du sud ; Energie agitée face au vent ; Les cris éteints d’un repos matinal ; La fête au bord d’une pensée prêtée à l’eau de la rivière ; Prochain contrôle de l’amour perdu dans la soirée oubliée ; Désir imprégné dans l’humidité lunaire ; Distance de vie et le changement de coin ; La compagne des vents ; Le cri du silence ; Puissance amicale de l’affection ; Composition au futur x235b ; Chemin du ciel, croissent des couleurs ; Code final de l’hiver bleu ; J’entends toujours ton appel mais jamais ta respiration…

Ces oeuvres dans lesquelles le temps se retourne, l’espace se meut, les objets nous montrent de l’intention, le matériel et l’énergie ont leurs gestes, la nature éloquente et prête à la conquête, des hommes et femmes du monde perdent le contrôle de leur poids et la maîtrise de leur comportement, le langage et le vocabulaire privés de leurs significations, ou détournés de leur propre sens.

En tant que personnalité de la peinture, Carlos Laos Braché se raconte peu. Dans son atelier en duplex, devant les papiers, les toiles, c’est son crayon, sa plume, ou son pinceau, directement liés aux nervures de son cerveau, qui s’agitent  inlassablement. Il évoque son imagination folle comme il raconterait des histoires, entre silences et bruissements. Et nous lisons encore :

La fête au bord du camion, deux femmes se reposent ; Distance dans l’espace et créature du centenaire ; Zinza révolution ; Trouver le chemin dans le fil du rêve ; Danse de l’espace ; Le froid d’hier ; Amateur ; Passion ; Conflit diurne ; L’essence du conflit ; Le mouvement de la promenade ; Le vendeur de ballons ; La prière pour trouver la fleur ; Parvenir dans la soirée ; Le désir conquit z …

Des univers où les fleurs, les feuilles, les arbres, les branches, les feuillages s’entrelacent, où les poissons, oiseaux, reptiles et autres choses sans nom s’accouplent et s’accroissent d’une prolifération hybride. Les aéronefs, les vaisseaux volants, les tanks et canons d’où poussent membres et organes. Beaucoup de monde, des solitaires, des groupes de deux ou trois, en rang, en amas, en masse, une densité. Des femmes, élégantes, gracieuses, étirées ou potelées, grosses, grotesques ou excentriques. Tous ensemble dans cette dimension pittoresque.

 

Ses lignes improvisées composent des formes, des formes qui se métamorphosent, disparaissent et renaissent, se greffent, et deviennent d’autres formes, des formes qui s’entendent, s’entrecroisent, s’évacuent pour devenir des espaces, des espaces blancs, des espaces noirs. Les lignes, les formes se tournent, se tordent, s’emmêlent à profusion, dans lesquelles on trouve des images dans les images, des histoires dans les histoires. Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Même si c’est faux, c’est quand même vrai. Or ils sont tous liés, ambigus, étranges, réels et sympathiques. Ces êtres de dessin noir et blanc se suffisent à eux-mêmes mais le peintre invite les couleurs à se nuancer, à faire ressortir l’atmosphère des avant-plans, du milieu, de l’arrière-plan et un autre plan, en quatrième dimension. Des surfaces picturales lumineuses nées de l’aquarelle, du pastel ou de la peinture, qui sont comme les papiers transparents des bonbons, pliés ou froissés, tels les spectres rouges, bleus ou violets d’un projecteur sur une scène de théâtre. Parfois clairs, parfois légèrement sombres, mais jamais sombres et lourds. C’est même souvent une lumière chaleureuse, délicieuse, douce.

Amérique latine, Pérou, 1938. Naît Carlos Laos Braché, un grand-père venant de Canton, Chine. Cela nous évoque de suite : Amérique latine, Cuba, 1902. Naît Wifredo Lam (de son nom chinois Lam Fé Long), d’un père venant de Canton, Chine.

Wifredo Lam était parti en Espagne, en 1923, poursuivre des études d’art. Quatorze ans après, il arrive à Paris, où il côtoie Picasso et André Breton, et intègre le courant surréaliste. Au début de la deuxième Guerre Mondiale, il rentre à Cuba. Lam reviendra à Paris dix ans plus tard. Durant ces dix années, l’artiste entame une profonde réflexion sur le rôle de la culture cubaine dans l’art, son métissage africain, la manière dont il traduira le drame existentiel et colonial. Carlos Laos Braché est arrivé en France en 1973, grâce à une bourse du gouvernement français. Depuis, il vit et travaille à Paris. Devant la peinture de Carlos Laos Braché et son imaginaire fantastique, on pourrait naturellement voir une filiation avec le surréalisme, mais lorsqu’il est arrivé en France, l’époque n’était plus à ce courant ; le milieu de l’art découvrait l’abstraction, l’OP, le Nouveau Réalisme, la nouvelle figuration libre, les tendances de la nouvelle figuration européenne. Braché ne nie pas avoir été influencé par le surréalisme, mais dit aussi avoir plus ou moins expérimenté des éléments de tous les arts modernes. Il précise que tout cela n’était que des passages, qu’il se considère avant tout comme un peintre indépendant à Paris.

Dans la culture latino-américaine, en peinture et littérature, notamment, on parle du « réalisme magique ». La caractéristique du réalisme magique se traduit par un automatisme psychique pur, qui prolifère, crée une distorsion, un entrelacement, des combinaisons, une interférence, avec des éléments réels et des figures imaginaires afin d’obtenir de nouvelles images, des figures paradoxales. Le réalisme magique n’est pas tout à fait un produit du réalisme européen ; à ce dernier s’ajoute la réalité de la vie latino-américaine et des éléments irrationnels et instinctifs. L’art de Wifredo Lam, ses figures combinées de végétation, d’animaux et d’êtres humains ont transformé la vision et l’aspiration des Cubains à cette période. Les historiens d’art ont ainsi associé Wifredo Lam au réalisme magique. Cela, Lam ne l’a pas renié. Est-ce que Braché revendique ce même lien ? Il répond qu’au début, peut-être, mais c’est en Europe qu’il vit et travaille depuis plus de quarante ans. Dans son œuvre, les éléments magiques existent toujours, or le réel et l’imaginaire, les éléments fabuleux, ne lui viennent plus de l’Amérique latine ; ce sont les rêves et réalités issus de son cœur, de sa contemplation de l’univers.

Face à l’œuvre de Carlos Laos Braché, des amateurs d’art parisiens pensent au peintre hollandais des 15ième-16ième siècle, Jérôme Bosch (1450-1516). L’époque à laquelle vécut Bosch fut une période charnière entre le Moyen-Age et la Renaissance, pleine de questionnements spirituels, mais aussi ferment d’idées nouvelles. Ce climat instable, alimenté par des prédictions apocalyptiques pour l’an 1500, angoisse qui transparaît dans l’œuvre de Bosch, se compose d’ésotérisme, d’alchimie, mêlant sorcellerie, hallucinations, cauchemars, folie, débauche et grotesque. Jérôme Bosch est considéré comme l’ancêtre des surréalistes ; Wifredo Lam reconnaît avoir été clairement influencé par Jérôme Bosch, et par l’artiste qui a lui-même été influencé par ce dernier, Pieter Bruegel l’Ancien (1525/30-1569). Quant à Carlos Laos Braché, il dit beaucoup aimer l’art de Jérôme Bosch, mais avoue qu’en peignant, il n’y pense jamais. Son inspiration, ses scènes fantastiques naissent de son propre appétit onirique, des aspirations de sa jeunesse, mais aussi de sa famille, son entourage, la situation du monde, la société, ses angoisses, ses joies et tristesse. Tout cela, il le traduit sur le papier et les toiles, par le biais de ses instruments. On pourrait dire que ses rêves diurnes sont très fous, mais pas brutaux, ambigus, mais non absurdes. Il ne donne pas dans l’ironie satyrique, plutôt dans l’humour.

 

Dans les œuvres de Jérôme Bosch, on voit que la concision du dessin, le trait incisif, les centres d’intérêts multiformes, l’unité du décor et des personnages, les couleurs légères et claires créent une transparence picturale, le contraste des couleurs chaudes les complète pour animer le sujet. On observe les qualités de l’œuvre de Braché : ses points de perspective ne sont pas toujours fixes, plusieurs dimensions de couleurs se déploient, qui agrandissent son univers pictural. Lui aussi recherche la transparence de la couleur. Toutes les couleurs chaudes et froides, de toutes les nuances, s’imprègnent pour créer son atmosphère. Carlos Laos Braché est un grand dessinateur. Une plume alerte, pleine de finesse et de force, d’une extraordinaire vivacité. Les figures et les images apparaissent en un clin d’œil, mais avec une expression si généreuse et si pleine d’aisance qu’elles vont au-delà de l’univers de Bosch.Léonard de Vinci et Michel-Ange sont les deux artistes que Braché aime et respecte par-dessus tout.

Quand Braché parle de sa peinture, il évoque d’abord l’anatomie. Il vit avec le crayon à la main depuis qu’il est enfant. A treize ans, il s’achète un livre sur l’anatomie. Il apprend à dessiner selon les schémas explicatifs. A seize ans, il quitte son pays natal, la ville d’Ica, au Pérou, et passe le concours de l’Académie Nationale des Beaux-Arts de Lima, la capitale. Après sept années d’études où il perfectionne sa technique classique, Braché acquiert une capacité et une habileté à exécuter très rigoureusement formes et figures. Quand il travaille, il pense à De Vinci et Michel-Ange : précision extrême du dessin, vivacité et harmonie. En observant Braché au travail devant le papier ou sa toile, on pourrait croire que son crayon ou sa plume sont un membre supplémentaire poussé sur sa main droite, et relié directement aux nerfs centraux du corps. En quelques secondes, des lignes esquissées deviennent une forme, une figure, qui par l’ajout de traits et de points prennent vie. Ainsi, élément après élément, la composition se ramifie. Puis, il s’arrête. Pense à l’espace, noir, blanc, ou ajoute des couleurs. Ce travail, que l’on nomme automatisme psychique pur, est un art moderne. Devant ses êtres humains, ses animaux, la végétation, les montagnes et les pierres, l’armement et la mécanique, on éprouve la sensation d’un dessin classique, mais mû par des variations encore plus complexes.

Parmi les artistes du 19ième siècle, Braché dit vénérer Vincent van Gogh et Gustave Doré (1833-1883). Il a une prédilection pour ses illustrations des œuvres de Rabelais, la Fontaine, Balzac, Dante, Cervantes, et la Bible. L’imagination romantique de Doré donne libre cours à sa verve, souvent outrancière mais toujours pleine d’esprit. Quant à Vincent Van Gogh, il l’aime pour sa folie et sa persévérance. Tous les traits de pinceau et les couleurs de Van Gogh sont connectés à ses nerfs, et tout son corps brûle de passion pour l’art.

 

Pendant notre conversation avec Braché, il répètera ce mot « volonté », cette volonté d’atteindre le plus haut niveau de la peinture. Il a représenté le Pérou à la Biennale de Venise, obtenu quantité de prix de peinture et de succès personnels, ses œuvres ont été acquises par de nombreux collectionneurs. Mais quand il monte à son atelier en duplex, Carlos Laos Braché se voit en solitaire, en fou. La seule chose qu’il se doit de faire chaque jour, c’est : « Face au papier, face à la toile, lève la plume et attaque ! »

 

Post-scriptum

La Fondation Paul Taylor a présenté une exposition de Carlos Laos Braché en novembre-décembre 2016. Le nom qui signe ses œuvres, c’est Braché. Son nom complet, Carlos Laos Braché. Laos, c’est le nom de son grand-père chinois, et de son père sino-péruvien. Braché est le nom de famille de sa mère.

 

Quand il descend de son atelier en duplex, Carlos Laos Braché est une personne paisible et charmante. Sa vie familiale est tout à fait heureuse, une femme d’origine chinoise, belle, intelligente, et soutien quotidien de toute la famille, un fils et une fille en bonne santé, et qui ont réussi. En dehors de son travail de peintre, Carlos n’oublie pas de s’occuper de sa famille, c’est un mari et un père standard. C’est aussi un bon voisin. En se croisant devant l’ascenseur, dans la rue, il sourit et dit bonjour à tout le monde, il achète les oignons, les carottes pour la dame du rez-de-chaussée, qui a des difficultés à sortir.

Ce personnage, et ce peintre, nous avons la chance de le côtoyer depuis plus de quarante ans, et avec nos enfants, on se dit en riant : « Nous en oublions parfois que Carlos est un très grand peintre, un artiste de génie. » 

 

Texte de Ying-Teh Chen et Mimi Chang

Traduction Isadora Chen

 

 

                

Vivant depuis longtemps à Paris, le peintre péruvien d'ascendance chinoise vient à Taïwan présenter son œuvre, un univers fantastique fait de lignes, de couleurs et lumière.

 

Dans l'univers de l'artiste, le temps se retourne, l'espace se meut, les fleurs et le feuillage s'entrelacent, les animaux s'ébattent dans le ciel; les poissons, oiseaux, reptiles et autres créatures sans nom s'accouplent, s'accroissent dans une prolifération hybride; membres et organes poussent des aéronefs, des vaisseaux volants, des tanks et canons. La matière et les objets semblent avoir des volontés et des actions humaines. L'artiste représente également des humains, femmes et hommes, élégants ou grotesques, solitaires, par groupe de deux ou trois, en masse ; ils semblent immergés dans leurs rêveries, qui sont aussi celles du peintre.

 

Carlos Laos Braché produit cette multitude d'images. Devant le papier, ou la toile, avec son crayon, sa plume ou son pinceau, directement reliés aux nervures de son cerveau. En quelques secondes, les lignes deviennent des formes. Il ajoute des traits, des points : des volumes apparaissent, se métamorphosent, se greffent, disparaissent et renaissent. Ainsi s'élabore sa composition. Les formes s'évident pour devenir des espaces blancs, les lignes se cumulent pour devenir des espaces noirs, les espaces se retranchent à l'arrière-plan, en une sorte de quatrième dimension. Le peintre invite l'aquarelle, le pastel, ou la peinture dans sa composition, qui devient une surface picturale colorée et lumineuse, parfois légèrement sombre, mais jamais lourde, le plus souvent claire et chamarrée, comme le papier transparent des bonbons pliés, froissés et dépliés, ou des spectres chatoyants sur une scène de théâtre. La peinture de Carlos Laos Braché nous communique une sensation de chaleur, délicieuse et heureuse.

 

En Europe, le public, les critiques comparent la peinture de Carlos Laos Braché à celle du peintre hollandais des 15-16ième siècle Jérôme Bosch (1450-1516), mais le monde de Braché n'est pas aussi farfelu, déchaîné, ni pervers. Ses rêves diurnes sont fous mais pas obscènes, ambigus mais pas absurdes. Et son humour n'est jamais acerbe.

 

Né en 1938 au Pérou, d'un grand-père chinois, Carlos Laos Braché nous évoque un autre grand artiste d'Amérique latine, né, lui, en 1902 à Cuba (d'un père chinois également, originaire de Canton) : Wifredo Lam. Ils ont en commun des influences issues du réalisme magique de l'Amérique Latine, des éléments empruntés à la culture indienne, hispanique, et africaine en s'appropriant la technique de l'automatisme psychique, laquelle crée une distorsion, des combinaisons, une interférence avec des figures réelles ou imaginaires. Mais Laos Braché dit qu'il vit depuis assez longtemps à Paris pour que ses fantasmagories proviennent essentiellement de ses propres rêves, de sa perception de la vie et de sa contemplation de l'univers.

 

Nous vous invitons à venir regarder et rêver avec l'artiste.

 

Texte de Ying-Teh Chen et Mimi Chang

Traduction Isadora Chen